Quantcast

Livres & BD

Jeudi 25 avril 2013 4 25 /04 /Avr /2013 09:15

FREDERICK_CARNET_MASTERS_13.jpg C'est avec un grand plaisir que je vous annonce la mise en édition d'un magnifique projet : Budoka no kokoro. Toutefois ce livre au coeur de 8 grands maîtres du budo, dont feu Nobuyoshi Tamura, n'existe pas encore. Au lieu d'être édité classiquement il le sera en crowd editing, c'est à dire que c'est à nous de le faire éditer en participant financièrement.

Cela fait deux ou trois ans, je ne sais plus exactement, que je sais que Léo Tamaki faisait des interviews approfondies des grands maîtres qu'il affectionne particulièrement comme Yoshinori Kono, Akira Hino, etc. A l'occasion je lui demandais si cela prenait tournure, mais à part quelques commentaires laconiques et le fait que c'était un travail de titan, je n'en savais pas plus. Imaginez : des années de préparation, des rendez-vous au Japon, des séances photos interminables avec des senseïs qui n'aiment pas trop se mettre en image, retranscrire et traduire de longues conversations, étudier des milliers de clichés, mettre tout cela en page... Monter un livre avec de belles images est toujours un travail de fou, au sens littéral du terme. Je suis au courant de deux autres projets de grande qualité à propos du monde des arts martiaux, un vers Lille et l'autre sur Bruxelles, qui mature eux aussi depuis des années. Je vous en informerait également lorsqu'ils seront mûrs à point. Dire qu'il faut du temps et de la ténacité pour les auteurs d'un livre, n'est pas une image mais une réalité. Léo Tamaki est un dangereux workholic, qui a préparé ce livre avec son ami photographe, tout en continuant de donner des cours, des stages partout, d'aller au Japon se former, d'organiser la NAMT, le Paris Aïki Taïkaï... c'est à se demander s'il dort. Mais la passion à des exigences que rien n'arrête, pas même les fâcheux et les aléas de la vie.

FREDERICK CARNET MASTERS 3

Budoka no kokoro peut se traduire par "Au coeur des budoka", mais aussi "Le coeur des budoka". Cette double traduction montre que l'on est ici à la fois dans l'environnement des maîtres du budo, mais également dans leur intimité. Les images sont parlantes à cet égard. Le plus frappant sont notamment ces photos où ils montrent leurs mains et leur torse, se mettant vraiment à nu face à l'objectif. Cette démarche du sensible est un fait unique à ma connaissance, à l'exception des senseï montrant leurs abdominaux dans certains magazines pour impressionner le bon peuple. Ici point d'abdos, mais des corps forgés par la pratique martiale pendant des décennies.

FREDERICK CARNET MASTERS 11

A ma grande surprise, aucune maison d'édition n'a voulu de ce projet. Tant pis pour eux, car le livre va devenir de facto un collector qui va s'arracher plus tard à prix d'or sur Amazon et consorts. Pour l'acquérir, les auteurs demandent à toutes les personnes intéressées de verser une somme sur la plateforme de financement de projet Kiss Kiss Bank Bank. Ainsi, vous les aidez à collecter la somme nécessaire pour lancer la publication, et vous vous réservez au moins un exemplaire, sinon plus. Cette méthode n'est pas unique en son genre, et je me souviens d'avoir aidé de temps à autre le grand spécialiste des sabres japonaise, Serge Degore qui réalise des ouvrages très pointus sur ce sujet. Le plus épatant, c'est que ça marche, et un beau jour vous recevez votre exemplaire. Sans l'aide de tous et de chacun d'entre nous, nous ne verrons pas les trésors cachés dans les tiroirs, trésors que les éditeurs refusent pour des raisons financières et commerciales.

Je vous invite à lire les détails du projet BNK sur le site de Léo Tamaki.

Si vous souhaitez passer directement à la page de contribution, allez sur KKBB.

Toutes les photos sont (C) Frédérick Carnet. Merci de les respecter.

Par Ivan - Publié dans : Livres & BD - Communauté : Budo
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mardi 25 mai 2010 2 25 /05 /Mai /2010 15:28

ikkyu-tome1Je ne suis pas un grand adepte des mangas japonais, mais je dois reconnaître que certains sont de véritables chefs-d’œuvre. C’est le cas de Ikkyu, de Hisashi Sakaguchi. Cette bande dessinée m’a longuement impressionné, intellectuellement parlant, par la richesse des messages et sa capacité à traduire les errances d’un homme hors normes, Senguikumaru.

 

ikkyu-solitude La première fois que j’ai découvert les énormes albums à la couverture rouge (paru chez Vent d’Ouest ou au format manga chez Glénat Manga) relatant l’histoire de Ikkyu, c’était une nuit tard alors que j’allais me coucher chez mon ami Jean-Marc Dessapt. A l’époque il habitait Bruxelles et moi pas encore. Au lieu de m’endormir je commençais à parcourir le premier tome. Je ne pus trouver le sommeil qu’à la fin du troisième tome, quelques 600 pages plus loin, un peu avant le lever du jour. Mais il me manquait de connaître la suite contenue dans les 3 tomes suivants. Ce n’est, clin d’œil du destin, qu’après m’être installé moi-même à Bruxelles que je décidais d’acquérir cet énorme ouvrage qui oscille entre 1000 et 1200 pages. Depuis, je peux dire que Ikkyu fait partie des bandes dessinées les plus riches et les plus intelligentes que j’ai pu lire jusqu’ici.

 

ikkyu-chemin  


Ikkyu-moine-errant L’histoire retrace la vie romancée de Senguikumaru Sôjun, alias Shûken, alias Ikkyu (1394-1481). Naît pendant la période Muromachi (1336-1573), il serait le fils de l’empereur Go-Kumatsu. Pour échapper aux intrigues du palais, sa mère qui était une concubine de l’empereur, s’est réfugiée dans une province reculée au milieu de la campagne. Afin de protéger son enfant, elle décide de l’envoyer au monastère bouddhiste à l’âge de cinq ans. Son nom de moine est Shûken. Très doué pour la poésie, il décide de suivre le moine Ken-ô pendant cinq années. Ce maître habite un monastère délabré qui risque de s’effondrer à tout instant. La vie est d’autant plus rude que son maître l’oblige à travailler et lui interdit de faire zazen et de méditer. A la mort de celui-ci, Shûken va suivre la voie enseignée par la branche du monastère Daitoku-ji de la secte zen Rinzai, sous la direction Kesô Sôdon qui tient un petit monastère appelé Katata. Son maître est un moine zen réputé qui a tendance à s’écarter des fastes du bouddhisme et des jeux de pouvoir des grands monastères qui exercent leur influence auprès de l’empereur et du shogun. Il est volontiers iconoclaste et ce comportement va marquer profondément Shûken. Mais au départ, il refuse d’intégrer Shûken. Celui-ci jeûne devant la porte du monastère jusqu’à ce qu’il s’effondre. L’acceptant contre son grè, Kesô Sôdon ne lui donne pas de natte pour dormir. Shûken, bien que membre du monastère Katata, va passer ses nuits dans une barque sur un lac non loin de là. Il devient une sorte d’électron libre de ce monastère, ce qui lui laisse toute liberté pour errer et méditer.

 

ikkyu-revolte


Le pays connaît pendant la période Muromachi une multitude de troubles : guerres, révoltes et grandes famines. Les monastères sont notamment accusés de spéculer sur le riz, des milices civiles ou paysannes, des hordes d’affamés, sèment le désordre dans le pays. Ils sont réprimés par les troupes militaires et la misère ne fait que grandir. Frappé par la détresse humaine, Shûken poursuit la quête de son maître en partageant le peu qu’il reçoit en aidant les plus pauvres, en touchant les intouchables, en méditant sans relâche. Insatisfait de ses résultats, il cherche toujours les conditions les plus dures pour s’interdire tout relâchement dans un soupçon de confort. Après une nuit d’hiver (a priori la nuit du 8 au 9 octobre 1422) à méditer dans sa barque, le cri d’une corneille au petit matin le sort de sa torpeur. Et c’est de cette manière qu’il atteint le satori, l’éveil de la conscience. Il a 27 ans. Il en parle à son maître, Kesô, qui reconnait son éveil et le désigne aussitôt comme son successeur. Shûken refuse cet honneur et préfère partir comme moine errant en mendiant au hasard des routes. Il retrouve notamment sa mère qui meurt peu de temps après.

 

Sa réputation d’homme bon, de moine intègre et ayant atteint l’éveil, lui vaut une grande popularité ainsi que des ennemis farouches au sein des monastères bouddhistes. Ecœuré par la décadence de l’école Rinzai, Shûken se promène désormais sous le nom de Ikkyu, c'est-à-dire, « un repos », nom attribué par son maître après trois années de méditation. Il devient un moment le maître d’un grand monastère où il ne restera pas, préférant dormir dans l’herbe de la campagne ou dans des huttes misérables. Il poursuit l’œuvre iconoclaste de son maître à la fois dans les actes et dans ses créations. Il aime à passer du temps avec les femmes, notamment les prostituées, et à boire, comportement en totale opposition avec les règles bouddhiste. Mais il ne renie jamais son engagement auprès de Bouddha ni ses maîtres. Il ouvre un petit temple à Sakai en 1433, où son premier disciple est Sôgen, puis ne se sentant pas l’âme d’un maître, il part vivre en ermite près de Kyôto. Sa maîtrise de la poésie en fait l’auteur de nombreux poèmes, souvent critiques et acerbes sur la vie et les ordres monastiques de son époque, ce qui lui vaut une popularité toujours grandissante, mais cette fois auprès du peuple. Le recueil de ses œuvres porte le nom de son écrit le plus célèbre intitulé « Nuages fous » (traduit chez Albin Michel). Ses calligraphies sont également connues pour être d’une grande qualité.

  ikkyu-shinme

Vers la fin de sa vie, il tombera amoureux d’une jeune femme aveugle du nom de Shinme, qui ne le quittera pas jusqu’à la fin de sa vie. Il meut à l’âge très honorable pour l’époque de 88 ans, suite à une crise de malaria contractée dans ses errances et sa fréquentation des taudis les plus misérables.

 

Le dessin du manga est assez classique, mais évite les utilisations abusives du manga, comme le hachurage à outrance qui symbolise le mouvement. De plus, certaines pages ou images sont de véritables œuvre d’art. L’auteur mêle intelligemment la vie historique d’Ikkyu, opte pour certaines thèses non vérifiées (comme le fait qu’il soit le fils d’un empereur), les contes nés à son sujet à la période Edo (Ikkyû banashi), plus des inventions littéraires sur les points inconnus de sa vie.

  Portrait-ikkyu

(Portrait d'Ikkyu par un de ses élèves, Chôsai, seconde moitié du 15e siècle)

Les véritables pratiquants qui suivent la voie du Budo passent certes beaucoup de temps sur le tatami à forger leur corps et leur volonté. Mais il arrive toujours un temps où la réflexion et le questionnement marque une pause dans la pratique. Profitez d’un de ces repos (ikkyû), pour lire ce manga. Il vous aidera à réfléchir et pourquoi pas, à progresser sur la voie en combinant la voie martiale avec la voie spirituelle, aussi difficile et exigeante l’une que l’autre.

Par Ivan - Publié dans : Livres & BD - Communauté : Arts Martiaux et enseignement
Ecrire un commentaire - Voir les 4 commentaires
Mardi 9 février 2010 2 09 /02 /Fév /2010 15:27

Kogaratsu-vignette Les amateurs d’histoires de samouraï en bandes dessinées n’auront pas raté la sortie du douzième opus des aventures de Kogaratsu. Mais loin des scénarii classiques du chambara, Kogaratsu est un voyage initiatique aussi étonnant que déroutant.

 


Kogaratsu-2En général, pour faire un bon film ou une bonne BD de samouraï, vous prenez un héros sachant manier le sabre, vous le plongez dans une période pleine de dangers (le Japon du 17e siècle), et vous lui faites trancher tout ce qui bouge. C’est le type même du scénario dit de chambara (histoire épique japonaise avec des sabres partout et dans tous les sens). C’est a peu près ainsi que commençait l’histoire de Nakamura Kogaratsu, il y a déjà quelques 28 ans, lorsque le premier épisode sortait en 1982. Les quatre premiers tomes de la saga relatent des histoires de clans et d’honneur qui se déchirent, avec Kogaratsu en jeune samouraï fraichement promu qui se bat pour l’honneur de son maître et seigneur. Pas de chance, Kogaratsu se retrouve à la fin dans le camp des vaincus.

 

Cet archétype du héros qu’est le Kogaratsu des débuts n’a pas dû satisfaire les auteurs. En effet, entre les tomes 3 et 4, les auteurs Michetz et Bosse, ont senti le besoin de faire paraître un tome 0, plus pacifique, qui parle des expériences philosophiques et même d’une rencontre fantomatique du jeune apprenti-samouraï. Ce tome vient donner de l’épaisseur au personnage en traitant en plusieurs petits récits, la genèse de celui qui s’affirme comme l’un des plus beaux personnages du genre. Leçon pratique ou philosophique, ce tome 0 donne de l’épaisseur au personnage. Une curiosité toutefois vient piquer le lecteur, le récit appelé le Pont vers nulle part. Celui-ci fait s’affronter Kogaratsu et un colosse armé d’un marteau, mais qui s’avèrera être une sorte de fantôme ou de kami. C’est un peu surprenant pour un héros qui était bien ancré dans la réalité historique de son époque, mais la croyance dans les fantômes et les kami fait partie de la culture japonaise.

 kogaratsu-1

Kogaratsu-3Sans maître, Kogaratsu est désormais jeté sur les routes et devient un ronin. Il va d’aventure en aventure, cherchant à louer ses bras pour ne pas mourir de faim. Mais avant cela, l’œuvre charnière de la saga est sans aucun doute L’homme de la vague. Dans ce tome, Kogaratsu ressent tellement la honte d’être un ronin qu’il est prêt à se jeter d’une falaise lorsqu’il est interrompu par quatre jeunes coqs. Il les tue et se retrouve mêlé à une lutte à mort dans le milieu des écoles de kenjutsu. Pendant tout ce tome, on peut sentir son envie de se réintégrer, de revenir dans le rang, de ne plus être hors-caste, en rentrant dans le giron de l’école qui le reçoit. Mais voyant qu’ici aussi tout n’est qu’illusion, appétit de pouvoir et lutte à mort pour un titre, une gloriole ou la vanité de montrer qu’on est le plus fort, il part encore une fois. Après cette histoire, il n’aura plus aucune hésitation dans son choix de rester ronin, car il a découvert le libre choix, début d’une certaine forme de liberté.

 

kogaratsu-6Curieusement, les épisodes qui s’enchaînent par la suite ne montrent plus jamais le héros en prise avec son époque, d’autres clans, d’autres samouraïs ou des propositions de travail honnête. Chaque histoire, au lieu de poursuivre dans la veine du chambara, le fait progresser de manière toujours plus obscure. Sans ami, sans amour, il erre et tombe dans des situations toujours plus sombres, avec des histoires de plus en plus difficiles à cerner. Prenons l’épisode de Rouge ultime. Il accompagne un peintre portugais ou espagnol, et lui sert de garde du corps. Finalement, le peintre mourra dans sa quête d’une couleur, le rouge ultime, qui s’avèrera être son sang. L’intérêt de cet épisode est assez moyen et colle difficilement avec le reste de la saga. Autre exemple, le dernier tome en date, Le protocole du Mal, le plonge face à la folie d’une femme possédée et meurtrière. Il affronte le mal face à face pour finalement tuer la femme en question. Cet épisode est particulièrement sombre et l’on voit mal là aussi l’apport d’une telle histoire.

kogaratsu-4Michetz, dont le dessin est superbe et la maîtrise en calligraphie est impressionnante, et son partenaire Bosse, mettent en moyenne 2 ans et demi pour sortir un album, ce qui est beaucoup. On peut donc en conclure raisonnablement que les histoires ont un sens profond pour eux. Oui mais lequel ? En prenant du recul, je me suis aperçu que l’histoire épique du départ a permis non seulement de trouver un lectorat, mais surtout de planter un héros archétypal. Puis, épisode après épisode, ils se sont ingéniés à le plonger dans une descente aux enfers qui met à mal son statut social (devenir ronin, puis choisir définitivement ce statut de la honte pour un samouraï), puis ses idéaux, ses principes, sa morale, ses sentiments. Le dernier album va de plus lui rappeler ses actes qu’il va percevoir avec les yeux d’une femme très lucide dans sa folie, ses actes de samouraï, lui démontrant l’horreur de la voie du sabre. C’est son choix de vie même qui est mis à mal ici, notamment ce qu’il croit être sa liberté de jugement. En résumé il est engagé comme tueur, mais décide d’appliquer son propre jugement sans obéir aux ordres pour étudier la femme en question. Finalement, alors qu’il hésite et semble prêt à laisser cette femme tranquille, c’est elle qui va le pousser au meurtre, contre son gré mais pour défendre sa vie. Les derniers principes du ronin gentilhomme viennent de céder. Surtout que l’interrogatoire que lui inflige la femme le pousse à revivre les moments où il a tué, afin qu’il se rende compte que tuer comme un animal ou comme un samouraï revient au même : propager le mal. Personnellement, j’imagine mal de le voir tomber plus bas.

 Kogaratsu-5

La saga Kogaratsu est donc un voyage initiatique où la voie est la plus dure, la plus cruelle et la plus implacable qui soit, car elle ne fortifie le héros qu’en détruisant peu à peu tout ce qui fait de lui un samouraï, et ce sans la moindre complaisance. Après un tel acharnement, je ne vois que trois fins possibles pour Kogaratsu, car il ne peut errer indéfiniment. Devenir moine et laisser tomber son sabre. Avoir l’illumination du sabre qui donne la vie et fonder une école de kenjutsu façon Musashi, ou mourir dans un combat de trop, dans une aventure trop triste pour être vécue jusqu’au bout.

Par Ivan - Publié dans : Livres & BD - Communauté : Budo
Ecrire un commentaire - Voir les 6 commentaires
Mardi 28 juillet 2009 2 28 /07 /Juil /2009 13:35

La bande dessinée s'est depuis longtemps emparée des thèmes qui tournent autour du Japon ancien, des samouraïs et des arts martiaux. Que l'on pense à Kogaratsu par exemple, cette fabuleuse saga d'un rônin. Récemment, je suis tombé un titre qui vient de paraître chez Aire Libre (Dupuis) et qui s'intitule « L'encre du passé ». Et là, le bonheur était au rendez-vous. Voilà de quoi passer un bon été.

L'histoire est toute simple et éminemment profonde, comme peuvent l'être les histoires humaines. Dans le Japon ancien, un calligraphe errant, Môhitsu, cherche l'inspiration et la maîtrise de son art. Il rencontre par hasard une petite teinturière, Atsuko, qui possède de véritables dons pour le dessin. Il la prend comme élève et lui enseigne les rudiments de la calligraphie, tout en cheminant vers Edo, la nouvelle capitale du pays. Là, il laissera Atsuko chez son ami le grand peintre Nishimura pour qu'elle devienne à son tour un peintre de renom.

Dis comme ça, l'histoire à l'air assez ennuyante. Ceux qui ne jurent que par l'escrime et le combat seront déçus. Mais ceux qui sont plus avancés sur la voie, savent que le dessin et la calligraphie sont des arts aussi difficiles, physiquement et mentalement, que le Budo. D'ailleurs, cette BD est précieuse à plus d'un titre. Je m'explique.

Tout d'abord, Bauza le scénariste a su parfaitement s'approprier l'esprit japonais. Le récit est d'une lenteur contemplative qui est un bonheur des yeux comme de l'esprit. L'esprit zen règne en maître, notamment dans les pages qui ne comportent aucun texte. Ensuite, la profondeur des personnages est réussie. Malentendus, secrets, discrétion toute japonaise, non-dits, gestes simples mais puissants de significations, tout est là. Le dessinateur, Maël, est sur la même longueur d'ondes et ses couleurs un peu fanées donnent une note de nostalgie un peu désuète mais pleine de charmes. Ces deux auteurs sont jeunes et ont peu d'expérience dans la création, c'est donc un chef d'œuvre d'une grande maturité qui s'offre à nous. Un coup de maître vraiment.


Ensuite j'ai apprécié certaines scènes, notamment celle où deux bushis veulent en découdre avec leurs sabres. Tranquillement, Môhitsu se place entre eux et trace le caractère de la sagesse au sol, puis s'en va. Déconcerté, les deux guerriers se sentent confus et remercient le calligraphe avant de se séparer respectueusement. Môhitsu se rappelle la leçon de son maître : « ne sors ton pinceau que si tu es sûr de bien t'en servir ».

Bien souvent dans les récits d'initiation, nous avons le droit à tout ce que l'élève reçoit du maître et comment se fait son éducation. Plus fin, le récit montre ici surtout tout ce que reçoit le maître en donnant à son élève. Voilà un point rarement abordé et pourtant tellement vrai, que ce soit dans les arts ou le Budo.


Mais les surprises ne s'arrêtent pas là. En lisant les petites lignes je découvre que les auteurs ont été conseillés et aidées par Pascal Krieger en personne. Mieux, c'est lui-même qui a réalisé les calligraphies de l'ouvrage. Je connais Pascal pour l'avoir croisé à plusieurs reprises dans des stages. Grand budoka devant l'éternel, directeur technique de la Fédération Européenne de Jodo, c'est aussi un calligraphe émérite. J'ai plusieurs de ses calligraphies à la maison, dont la dernière en date signifie « Iaïdo ». Elle a été réalisée pendant la cérémonie en hommage à Gil Pham-Trong aux îles de Lérins et je fus très touché par ce geste. Cette calligraphie tombait à pic, pour m'encourager au moment exact où je reprenais avec force mon entraînement dans cette discipline, et avant une démonstration publique à Bruxelles. Je connais donc la calligraphie de Pascal, mais surtout le style régulier et cursif. Pour tout vous dire, je n'ai pas souvent été impressionné par la calligraphie (shodo) en tant qu'art, car je m'y suis essayé bien souvent, sans jamais y arriver. Frustration donc. Mais du coup je reconnais aussi les difficultés et le travail sur soi que le shodo exige. Si les calligraphies de Pascal m'ont toujours parues sympathiques à regarder sans être les plus belles que j'ai vu, c'est parce que je ne savais pas tout de son talent. Or, la dernière page de la BD contient une page magnifique, où le pinceau se fait d'une finesse extrême et le trait illumine le propos. Je suis resté heureux et souriant en la voyant, dépouillée et légère sur un grand fond blanc : « Comme par ivresse, avançant d'un pas léger, le vent du printemps ».

Je n'ai qu'un mot à dire : bravo aux auteurs et bravo Pascal. Vous me surprendrez toujours.


Par Ivan - Publié dans : Livres & BD - Communauté : Arts Martiaux et enseignement
Ecrire un commentaire - Voir les 3 commentaires

Articles classés

Recherche

Recommander

Flux RSS

  • Flux RSS des articles
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés